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Révolution fourragère : le bonheur est dans le pré

Un témoignage d’André Pochon, paysan breton militant pour la sauvegarde des prairies.

Je me présente : je suis breton, du département des Cotes d’Armor : premier département cochonnier de France et premier producteur de volaille, mais aussi le plus pollué.

On est premier producteur de tout … sauf du pinard !

Ca fait dix ans que je suis en retraite, et ma ferme a été reprise par mon gendre et ma fille. L’intérêt de me faire venir ici, ce soir, c’est que j’ai été témoin et acteur, à la pointe de tout le développement qui s’est mis en route depuis les années 50. Ce n’est donc pas un discours d’historien, car ce changement, je l’ai vécu dans ma chair.

J’ai été pionnier, aidé par de grands personnages, et en particulier René Dumont en personne, qui est venu lui-même, dans mon département, prôner la révolution fourragère.

Le développement de l’agriculture et notamment dans l’Ouest, s’est fait sur la base de l’agriculture fourragère qui nous a permis d’augmenter par deux, par trois la production de viande bovine et de lait. En travaillant moins et en dépensant moins, donc avec plus de valeur ajoutée. C’était dans les années 55. Des gens comme René Dumont nous ont dit : ” Paysans que vous êtes, si vous nourrissez vos vaches avec de l’herbe, vous allez augmenter vos rendements et diminuer votre temps de travail. ” Il avait dit : ” Regardez bien votre vache, c’est un animal extraordinaire ; elle a une barre de coupe à l’avant, et un épandeur à l’arrière. Si vous flanquez cet animal dans le milieu d’un pré, elle fait le travail toute seule “. Et moi, j’ajouterais ” en plus elle le fait avec plaisir !

La prairie temporaire

Et donc nous avons abandonné nos rutabagas, nos navets, notre trèfle violet, pour mettre à la place des prairies temporaires. Temporaires, ca veut dire qu’elles restent trois, quatre ans en place, puis on les retourne, on met quelques cultures et on recommence. Effectivement, R. Dumont, ne nous avait pas menti. Moi-même, sur ma petite boutique de neuf hectares, j’étais devenu le plus gros producteur de lait sur ma commune alors que la moyenne des exploitations était de vingt hectares. Justement en faisant sur mon exploitation ces prairies temporaires. Mais du coup, j’étais devenu le plus gros producteur de cochon car, à ce moment-là, on disait que le cochon était pendu au pis de la vache, car c’est le petit lait qui restait sur la ferme qui complétait l’alimentation des porcs, du point de vue protéique. C’était de l’intensification, je faisais quasiment trois vaches à l’hectare. J’insiste sur ce point car cette révolution fourragère basée sur l’herbe a amené une agriculture très très productive, intensive ! Alors qu’aujourd’hui, quand on parle, à Bruxelles ou à Paris, de l’herbe, c’est l’extensif, c’est diminuer la production, donc augmenter le prix du bifteck… Mais de qui se moque-t-on ?

On a tout oublié ! L’augmentation de la production en France qui a permis de nourrir la population, c’est justement l’herbe. Et nous avions à l’époque, non seulement René Dumont, mais d’autres chercheurs de l’INRA, qui ont vulgarisé comment réussir ses prairies, comment les exploiter. Nous avions en France le chantre des herbages ; André Voisin, agronome, vétérinaire et herbager en Normandie. Il est connu du monde entier pour ses lois universelles de l’exploitation des herbages.

Je me rappelle Yvan Levaï qui disait à la radio qu’avec la vache folle, on allait devoir nourrir les vaches à l’herbe et ca va coûter beaucoup plus cher. Quelle idiotie de dire cela à la radio !

La prairie temporaire pâturée coûte 5 fois moins cher que la nourriture à l’auge quand on fait le calcul total. A l’auge, il faut labourer, récolter, semer, charroyer, distribuer et ramener les déjections au champ. Ca, c’est du boulot !

La mise en place du système maïs-soja

Si cette affaire de prairie, quinze ans après, on n’en parle plus, il doit bien y avoir une raison. En France bouche cousue. Moi, qui étais un disciple d’André Voisin, je m’interroge. Je n’avais pas d’explication, j’étais naïf et jeune. Finalement, je me suis dit : l’exploitation rationnelle des herbages, c’est 70 % du rendement d’une praire et la dépense est zéro : c’est un véritable danger pour le système productiviste. Et quand on met en parallèle l’arrivée du maïs fourrage, alors là, quelle aubaine pour le système. Il faut acheter la semence tous les ans. Même avant les OGM. N’oubliez pas qu’avec les hybrides, on ne peut pas ressemer sa propre semence.

Acheter la semence tous les ans, il faut un matériel spécifique et des produits phytosanitaires pour le maïs, il faut transformer les étables, mettre du béton partout. C’est fantastique … pour le système commercial. Bien sûr le chiffre d’affaire est assuré et il augmente.

C’est la principale raison pour laquelle on a développé le maïs. Mais c’est une plante pauvre en protéine, donc il faut compléter avec du soja. Ca ne marche que parce qu’il y a le couple maïs-soja. Et les Américains ont inventé des maïs hybrides qui poussent au nord de la Loire. L’INRA a suivi et du coup, ils ont pu nous larguer leur soja américain. Et on a vu se développer le système fourrager. Et le soja arrive par bateaux entiers à Lorient ou Rotterdam depuis trente ans. Trois quarts des bovins et ovins sont nourris au maïs/soja et c’est ce qu’on enseigne dans les écoles de France et de Navarre et dans les coopératives. Hors de cela, point de salut !

Le loup-maïs dans la bergerie, le soja doit être importé !

Dans mon équipe, nous avions mis au point une technique de prairie au trèfle blanc sans aucun engrais azoté et avec des rendements énormes. Grâce à l’association du trèfle blanc et d’une graminée.

Sous l’influence de ce que je vous disais, on a labouré ces belles prairies pour mettre à la place du maïs et être dépendant du soja américain du nord mais aussi du sud : Ce ne sont pas seulement les EUA. 70 à 75 % de l’alimentation en protéine est du soja américain. Et depuis sept ans, environ, c’est du soja OGM. Si bien que les Français bouffent de l’OGM, sans le savoir, par l’intermédiaire du lait, de la viande, des produits laitiers des productions animales : bœuf, cochon, volailles, … à cause de cette affaire de soja. On n’importe pas de maïs et le maïs fait en France n’est pas OGM, c’est à cause du soja qui lui est lié.

Si l’on avait conservé notre système fourrager à base d’herbe, on n’aurait pas besoin de maïs, donc non plus de ce soja car l’herbe est une plante parfaitement équilibrée. Même à certaines périodes, on a trop de protéines (au mois d’octobre). En tout cas, on n’a pas besoin de ce foutu soja. Alors quand Glavany a parlé de la vache folle et de la nécessité de se passer des farines animales : ” Du coup, on va devoir importer plus de soja des américains, et on sera plus dépendants. De plus, on sait que leur soja est OGM, donc on va remplacer un fléau par un autre “. Voilà sa démonstration !

Des propositions

Nous avons fait une manifestation à Saint Brieuc, avec un slogan : ” Les protéines sont dans le pré “. Nous avons soumis nos revendications au gouvernement. On importe 28,8 millions de tonnes de soja en Europe. 4,8 vont pour la France dont 2,8 vont compléter le maïs. Si l’on veut reconquérir notre autonomie, c’est en développant l’herbe.

Pour cela, commençons par supprimer la prime au maïs fourrage et basculons la sur l’herbe. Les paysans reviendront à l’herbe. Certains pays ne priment pas le maïs fourrage et ont la prime à l’herbe en remplacement. Ceci prouve bien qu’il est dans le pouvoir du gouvernement de le faire. Mais c’est une question de volonté politique et de pression des citoyens.

Actuellement, la prime au maïs fourrager, c’est 2650 francs en moyenne par hectare en France. Et c’est vous et moi qui la payons ! Et ceux qui nourrissent leurs vaches avec de l’herbe ne reçoivent rien !

C’était notre proposition d’une agriculture plus saine, qui protège mieux l’environnement, qui fait que les paysans gagnent plus. On associe donc trois critères :

paysans nombreux et prospères : volet économique ;
on pollue moins : volet environnemental ;
produits de meilleure qualité.

Et ça marche !

Environ 3000 fermes sur l’ouest de la France appliquent le cahier des charges de l’agriculture durable. Dans ce système, il faut avoir au moins 75 % de prairies dans le système fourrager et au moins 55% de la surface totale en herbe. Ces fermiers ont augmenté leur rendement, diminué leurs pollutions, Cette méthode est plus rentable, demande moins de temps de travail. Elle est 3 fois moins polluante. Même l’INRA a suivi 27 exploitations pendant 5 ans avant de conclure que le résultat est très positif. Ce programme qui a coûté très cher et qui a occupé douze scientifiques de haut niveau et des stagiaires.

D’autres avantages indirects sont à signaler et ont été présentés par l’INRA dans un rapport En marche vers l’agriculture durable :

meilleur rendement lors des rotations de culture ;
labourage plus facile ;
la prairie évite qu’un sol nu soit soumis à l’érosion ;
le petit lait des vaches peut servir à nourrir les cochons ;
on retrouve notre autonomie sur la ferme ;
quand on laboure ses prairies temporaires pour mettre des betteraves, ou même du maïs, on a un rendement extraordinaire. En effet, la prairie a reconstitué le stock d’humus, les vers vont proliférer, le labour est simple (à la herse !). C’est un élément secondaire mais très important.
Les traitements (fongicide, pesticides, …) sont inutiles. Ce qui n’est embêtant que pour le système commercial.
la prairie est plus belle qu’un silo de maïs !

Cette technique évite le travail de la terre, les engrais, les traitements phyto-sanitaires, l’arrosage du maïs, la récolte, l’ensilage. De plus, le bétail n’a pas à revenir à l’auge et l’achat de soja ou de fourrage livré par camion n’est plus nécessaire.

La meilleure preuve que ca marche, c’est que dans notre CEDAPA (Centre d’Etude pour un Développement Agricole Plus Autonome), nous avons 20 animateurs. Et nous avons un sacré problème car ils ne restent pas longtemps. On les forme, ils sont opérationnels, et au bout de deux ans, ils trouvent une ferme et ils s’installent.

Voilà, tout ca pour vous dire qu’il n’y a pas opposition entre l’économie agricole, l’écologie et la bonne bouffe. Ca va ensemble.

Jusqu’aux années 70, avec cette révolution fourragère, on a fait vraiment du bon travail, on a augmenté notre revenu, diminué notre temps de travail, amélioré nos conditions de vie, sans qu’une seule exploitation disparaisse. Puis, j’ai vécu le basculement dans le productivisme où on va produire encore plus car on va importer encore plus, mais on va tout saccager.

Mais grâce à une poignée de pionniers en Côtes d’Armor, on a développé ce retour à l’agronomie. Ces solutions sont très détaillées dans la deuxième partie de mon livre Les sillons de la colère. J’ai horreur des gens qui ne font que critiquer. Si on veut que ca change, il faut croire à ce qu’on fait et faire du bon travail sur le terrain.

Pourquoi on n’était pas entendu

Si, entre les années 70 et 80, je faisais une réunion sur le maïs fourrage, j’avais plus personne à la réunion. Alors j’ai fini par penser que je devais me tromper. Et même, un jour, ma mère, une personne de bon sens comme il y en a peu sur la terre. Eh bien figurez-vous qu’elle s’amène au milieu de la pelouse, les bras croisés, me disant textuellement : ” Mais comment toi, Dédé Pochon, mais pourquoi que tu fais pas comme les autres aussi, que tu fais pas du maïs ? “. Quand vous entendez votre mère vous dire ca, vous vous dîtes que vous êtes un retardataire. Que vous allez devoir labourer vos belles prairies de trèfle blanc pour mettre du foutu maïs. Et du coup, il a fallu importer des camions entiers de soja sur mon exploitation. C’est vous dire la pression énorme. Dans ma commune, j’ai vu des petites exploitations qui refusaient le maïs. Puis, peu à peu, elles s’y sont mises aussi.

Bien sûr, on peut aussi faire de la prairie avec engrais azotés et on polluera. Mais je parle de la prairie sans engrais azoté, avec des intervalles longs.

Question : que répondre à ceux qui disent qu’avec l’augmentation de la population, il faudra des OGM pour nourrir la planète ?

A l’initiative initiale de Bernard Poulain en 1947, les paysans ont créé des CETA dans lesquels les paysans mettaient en commun leurs expériences (positives comme négatives). Quand j’ai crée le mien en 1954, il avait déjà le numéro 960 ! Et grâce à cette mise en commun des expériences des paysans, dès 1960, nous étions excédentaires en lait, viande … Ce n’est donc pas l’agriculture industrielle qui nous a sauvé de la faim. Ce sont les paysans qui ont conduit leur propre révolution, d’en-bas, et non d’en-haut, d’un quelconque technocrate. Le basculement dans le productiviste, est venu sans justification. Sinon de développer le système de l’agrobusiness. Et pour les pays du Sud, c’est aussi aux paysans de faire cette révolution. Il faut des coopératives d’idées. Or nos technocrates ne voient l’agriculture que par l’industrie. Les poules en cages, les porcs sur caillebotis, … Cette génération est perdue. Par contre, la nouvelle génération, elle rend optimiste.

Question : Mais que répondre à ceux qui disent que l’élevage de porc pollue beaucoup ?

L’élevage de porc industriel induit du lisier et des pollutions. La solution durable consiste à faire de l’élevage de porc sur paille. Nous avons lancé cela et, depuis, l’INRA a fait une étude qui a montré que le porc sur paille est meilleur pour la durabilité que le lisier. Pour deux raisons essentielles et liées : si le porc est élevé sur paille, le lisier se mélange à la paille. Il fait alors un excellent engrais et il ne pollue pas. Au lieu d’avoir du lisier qui pollue d’un coté et de la paille dont on ne sait que faire de l’autre, on fait un engrais. Bref, on gagne sur tous les tableaux !

Il faut se battre pour la préférence communautaire, pour garantir le revenu des paysans, mais aussi supprimer les subventions à l’exportation.

Jérôme Bourlet

déjà 2 commentaires pour cet article

  1. Août 2009
    30
    18 h 40

    Il faudrait rendre la lecture de ce texte obligatoire aux 7 à 107 ans ! Bravo Monsieur, votre pensée est limpide et votre message on ne peut plus clair ! Ya plus qu’à… convaincre et rallier !

    Isabelle

    Arson-Guignard Isabelle

  2. Avr 2010
    17
    18 h 29

    J’espère qu’un jour très proche tous les agriculteurs seront formés à ces méthodes qui ont fait leur preuve. Je ne suis pas paysanne, je ne connais rien à l’agriculture, et pourtant cela me parait si simple, tellement simple que nos dirigeants politiques si intelligents en deviennent sourds et aveugles.
    Les industries agro-alimentaires font partie des grands de ce monde – et vous avez raison – le changement ne viendra pas d’en haut (trop d’argent en jeu)- Alors vive la révolution paysanne et BRAVO pour votre ténacité et votre combat.
    Lucie

    GIORDANO lucie

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